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12 septembre 2017 2 12 /09 /septembre /2017 08:31

Le collectif, un enjeu délicat

Pierre Mendel 06/09/2017
Dans les conservatoires, l’enseignement collectif est à la mode au point de sembler devenir la panacée. N’a-t-il vraiment que des avantages et peut-on raisonnablement sacrifier sur son autel l’enseignement individuel ?
En 2008, le conservatoire de Bordeaux crée les orphéons, une formule qui propose, pendant les trois premières années de cycle 1, un apprentissage collectif de l’instrument. (DR)
En 2008, le conservatoire de Bordeaux crée les orphéons, une formule qui propose, pendant les trois premières années de cycle 1, un apprentissage collectif de l’instrument. (DR)
Le travail collectif est à la mode. Il s’introduit dans les écoles de musique petit à petit sous une variété de formes et, dans certains cas, il a remplacé le cours individuel : le cours collectif est roi. Mais des voix s’élèvent pour contester ce modèle. Pourquoi un tel engouement ? Le collectif possède des atouts, mais il cache des défauts importants que l’on évoque peu ; le fonctionnement du groupe n’est jamais chose simple. On craint également que tout ne soit pas affaire de pédagogie. Des enjeux économiques s’y mêlent et des facteurs inattendus finissent par dicter la manière dont la musique s’enseigne aujourd’hui.

Le cours collectif aujourd’hui

Sa définition est un peu floue. On retrouve néanmoins des tendances générales. Le plus souvent, il ne s’agit ni de la pratique orchestrale ni de la musique de chambre ; ces disciplines font partie du cursus depuis longtemps et personne ne conteste leur place. Le cours collectif peut être : un ensemble de vents du 1er cycle, un atelier de musiques actuelles, un ensemble ­d’altos ou bien un cours de violoncelle dispensé par un professeur à trois ou quatre élèves en même temps. C’est donc un cours qui s’oppose par définition au cours individuel. Oui, mais… l’affaire se complique. Dans certains établissements, le cours individuel ne se donne plus “individuellement”, mais à plusieurs. Le terme tend alors à désigner les nouvelles formes de travail en groupe qui sont apparues ces dernières années et qui occupent une place croissante dans les premières années de pratique musicale.

On est bien ensemble, non ?

On a toujours évoqué les bienfaits du travail en groupe. Le travail en orchestre nous montre, par exemple, en quoi il est bénéfique. On apprend le respect de l’autre, la vie en collectivité, la respiration commune, l’émulation, l’autonomie, la joie de jouer ensemble… Mais pourquoi répandre ce modèle dans tout le cursus ? L’orchestre demeure une activité qui est intrinsèquement liée à une maîtrise de l’instrument ; traditionnellement, on réservait le travail en groupe pour plus tard. L’élève devait d’abord apprendre les bases de la technique instrumentale avant de se tourner vers la pratique d’ensemble. Mais cette notion est désormais mise en doute. On prétend à présent que les débutants peuvent aussi tirer parti de la pratique d’ensemble.
Cependant, le modèle de groupe ne convient pas à tout le monde, et les petits musiciens sont fragiles. L’élève, au lieu d’être porté par le groupe, peut être écrasé sous son poids. Il peut avoir peur du regard de l’autre et ne pas se sentir à la hauteur. Au lieu de s’inspirer du geste d’un tel ou d’un tel, il peut se trouver dans une situation d’infériorité face à la maîtrise de son condisciple. La comparaison est parfois chose cruelle et déclenche les mauvais réflexes ; on peut s’enfermer et perdre confiance en soi.

L’avenir du cours individuel

Dans quelques conservatoires, on ne dispense plus de cours individuel d’instrument en début de cursus. L’idée n’est pas nouvelle. C’est la filière Ampic, ou “apprentissage de la musique par la pratique instrumentale collective”. Le conservatoire de Bordeaux avait déjà inauguré un tel dispositif avec Les Orphéons en 2008 (LM 479). Il prend la forme d’un atelier pendant les trois premières années du 1er cycle. Les enfants viennent une fois par semaine pendant deux heures et demie et on y mêle instrument et formation musicale. Les conservatoires municipaux parisiens s’y intéressent aussi. Par exemple, dans celui du 11e, depuis deux ans, on enseigne à plusieurs. Le dispositif reprend l’idée d’initier les élèves à l’instrument en groupe, sur une période de trois ans, en juxtaposant les disciplines. Les élèves viennent deux fois par semaine ; il y a un cours d’une heure et demie qui est plutôt dédié à la technique instrumentale et un deuxième cours d’une heure qui se concentre sur la formation musicale. On y associe également le chant. Un professeur de violoncelle interrogé y voit de nombreux avantages : « La séance est ludique et il n’y a aucun temps mort. » Il y voit de surcroît une manière de décloisonner les apprentissages et nous explique qu’on « gomme ainsi la différence entre la théorie et la pratique ». Les élèves y trouvent leur compte et sont nombreux à se réinscrire.
Mais de tels changements ne plaisent pas à tout le monde. De nombreux paramètres relatifs à la technique instrumentale sont malaisés à aborder en groupe. Les professeurs ont du mal à accorder autant de temps à chaque élève et on prend moins en compte la personnalité de chacun. Il en résulte un nivellement vers le bas quasi inéluctable d’après certains. Les centres d’animation de la ville de Paris ont déjà adopté le modèle du cours collectif et les enseignants n’y trouvent pas toujours satisfaction. « Nous n’avons plus les mêmes objectifs, nous avoue un professeur de piano. Il serait difficile d’avancer aussi vite quand on donne cours à un groupe » et d’ajouter que « le niveau ne sera jamais équivalent à un cours individuel ». Il rappelle tout de même que cela « est en adéquation avec la ­mission d’animation ».

La belle vitrine

Isabelle Bordallo et Jean-Paul Ginestet évoquent les dérives possibles du travail en groupe dans Pour une pédagogie de ­projet (Hachette Education, 1993), dont, notamment, « la dérive productiviste », où « le produit à fabriquer est plus important que les apprentissages visés ». Dans une école de musique, la prestation publique est une façon de valider le travail qui s’effectue à huis clos. Mais l’objectif de la prestation ne doit pas nuire au travail même. La magie du concert cache le fait que certains élèves ne travaillent pas assez. Une prestation publique fait de l’effet le plus souvent, quand bien même le niveau de chaque élève pris séparément ne serait pas bon.
L’image de l’école de musique est aussi en jeu. Une école qui affiche un grand nombre de concerts, où des ensembles jouent et rejouent, est une école qui bouge. Cela plaît. On multiplie les ensembles à l’infini, mais gare à la qualité tout de même ! Qu’à cela ne tienne, l’école de musique aura l’air plus “dynamique” et les élus comprendront mieux pourquoi il faut la subventionner. Les directeurs, hélas, peuvent être pris dans cet engrenage, se retrouvant de plus en plus obligés de démontrer la “rentabilité” de l’école. L’important est que ça se voie.

Être ou ne pas être disponible

Le travail en mode collectif demande aux élèves ainsi qu’aux professeurs d’être disponibles. Cela peut sembler paradoxal. Pourquoi faut-il se rendre autant au conservatoire dès le début du cursus ? Certains parents acceptent mal les emplois du temps de leurs enfants, et à juste titre, car on se déplace beaucoup entre cours, répétitions et spectacles. La relative lourdeur des cursus du 1er cycle n’est-elle pas un facteur dans l’abandon ? L’école de musique demeure une activité parascolaire et imposer une telle charge au début est discutable.
Les professeurs sont, eux aussi, taillables et corvéables à merci. Dans les écoles où il n’y a plus de cours individuel pour les débutants, le professeur d’instrument est prié d’assister au cours de formation musicale et vice versa. Les ensembles exigent aussi de la réécriture car le répertoire est rarement adapté aux formations présentes au conservatoire. Cela demande de l’habileté ainsi que du temps et tout le monde n’est pas apte à le faire. S’y ajoutent les problèmes de comportement que l’on peut rencontrer face à un groupe. Aucun professeur à ce jour n’est formé en vue de la confrontation avec un groupe d’enfants et l’autorité n’est pas le propre de tous les enseignants. En demande-t-on trop aux professeurs ?

Et les sous dans tout ça ?

La tendance au cours collectif n’est pas seulement affaire de pédagogie. Des enjeux politiques s’y mêlent. Le projet de réforme du 4 juillet 2016 porté par la ville de Paris avait suscité de vives controverses à cet égard (voir LM 482). Celle-ci se défend d’agir pour des raisons budgétaires et rappelle que la réforme vise surtout à créer de nouvelles places – la plupart de ces places seraient tournées vers les pratiques collectives. Les enseignants y voient une façon insidieuse de répandre le cours collectif et de pratiquer un enseignement au rabais. Les parents craignent, à terme, la disparition des cours individuels. Après les centres d’animation de la ville de Paris, on redoute la contagion et que le cours collectif s’étende à toutes les structures de la ville. Avec, à la clé, des suppressions de postes.
Le cours individuel est devenu un gros mot et se retrouve vilipendé de tous côtés. L’inspection générale de la ville de Paris y avait vu un lieu de comportements potentiellement criminels et n’a pas hésité à couvrir les enseignants d’opprobre (voir LM 479). Un rapport de 2016 avait suggéré, sans circonlocution aucune, que les cours individuels étaient « porteurs de risques de dérapage importants… de rapports de proximité et de séduction et d’un contexte musical marqué par une banalisation des relations sexuelles et amoureuses entre maître et élève ». Sans commentaire !

Il est important de poser la question de la place du cours collectif. En quoi mettre à ce point l’accent sur cette forme de travail est-il avantageux ? Le travail en groupe a certes des ­qualités, mais sont-elles transposables à toutes les situations ? On met en avant son modèle dès le début du parcours du musicien, mais rend-il la musique plus attrayante pour autant ? Le collectif peut-il, à lui seul, rendre les musiciens meilleurs ? Il y a fort à craindre que non, et surtout pas quand il éjecte le cours individuel. La pédagogie doit toujours être au service de la réflexion et, par-dessus, tout indépendante des enjeux économiques.
 

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Published by CPAC Lyon
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